23/06/2006

Sublimation acoustique

Il a fallu que je fasse quelque chose, N'importe quoi, mais quelque chose pour lui prouver que je l'aime.  Lui offrir une partie de moi, un symbole, une écoute.  Voilà, je sais, une oreille, je vais lui offrir mon oreille.

C'est très simple, j'approcherai le rasoir de ma peau, un coup sec.  Retenir ma respiration, ne pas bouger.  La lame est effilée, je ne sentirais rien, rien du tout.  Devant la glace, je me met de profil, ne pas bouger, ne pas respirer.  La lame touche le dessus de l'organe, près du cartilage.  Ma main tremble un peu.  Se retenir, ne pas fermer les yeux.  J'empoigne fermement le rasoir, les articulations de la main blanchissent.  Un coup sec, ne pas faiblir.

Haaaaaaa, le sang coule, à flot globuleux, poisseux.  L'oreille est tombée dans l'évier, ensanglantée.  Vite ma main pour arrêter l'hémorragie.  Je ressens une vive sensation de brûlure, de chair meurtrie.  Garder ma main pour arrêter l'écoulement.  Maaaaaaaal.  Pas de larmes, seul un profond lancement à l'intérieur des mes nerfs.  Cette douleur diffuse m'impressione.  Pas de larmes, ne pas pleurer.  C'est un cadeau, cela doit s'offir avec joie et bonheur.

Un bandage, vite, nettoyer la plaie, désinfecter, panser.  Quelques heures de repos, j'irais mieux.  Non, pas maintenant, je dois aller offrir le présent à ma belle.  Chancelant mais encore solide, je frappe à la porte.  Elle vient m'ouvrir, splendide après un client mal rasé.  Ruissselante, désirable.  Je lui tend le linge un peu ensanglanté, un sourire m'innonde, les yeux ronds, attendant impatiement sa réaction.  Elle prend le linge, l'ouvre, le déballe délicatement.  Ses yeux se font un peu triste, on peut y lire un effroi subit.  Elle me regarde, pas de mot, regarde l'oreille.  Abasourdie, j'entend un timide merci et la porte qui se claque.  Surréaliste.

Je reste devant cette porte, un bon moment, ne sachant pas quoi faire, pas quoi dire.  Mes jambes ne me portent plus.  Il faut que je rentre, j'ai mal, je suis brûlant.  Mon front est constellé de minuscules perles d'eau salée.  Il faut que je rentre.  M'étendre, m'allonger, me répandre.  Du repos.

Affalé dans le lit, trop étroit pour ma douleur, les yeux mis clos. Une pipe, oui, pourquoi pas ?  Le temps de prendre le tabac, bourrer la pipe.  L'alumette en main qui dégage cette odeur de souffre caractéristique, la flamme qui s'approche des feuilles hachées.  Première inhalation, le goût de caramel envahit ma bouche, apaisant.  Mélangée aux relents métalliques du sang, c'est détonnant.  Les méandres filandreux de la fumée qui s'étire rend la pièce un peu irréelle.  Cottoneuse, chargée d'effluve sucrée du caramel et douce des tournesols.  Je me perd dans le vague, dans l'athmosphère lourde, spectrale.  Deuxième bouffée, le goût se fait plus assuré, plus présent.  Le tabac crépite, se disloque.  Me réchauffe.  Je perds conscience.

Je n'arrive pas à emmerger de ce coma cottoneux.  Se suis à la limite de la conscience.  Trop fatigué pour ouvrir les yeux mais pas assez pour me rendormir.  Je ressens neanmoins une présence.  Je ne sais définir, une présence.  Je ressens des yeux verts en amande.  Un chat, non, c'est plus sensuel que ça.  Une odeur de bergamote, c'est Elle.  Elle me scrute, m'épie.  Cela me réconforte un peu, mais, est elle réellement là, je ne peux le dire.  Elle ne me touche pas, sa seule présence se trahit par cette effluve de bergamote.  Je me sens bien, Elle est là.  Elle est venue pour moi.  C'est à cause de l'oreille, j'en suis certain à présent.  J'ai bien fait, je ne ressens plus la douleur , tant qu'elle est là, tant qu'elle sera là,  tant qu'elle me regardera et me désirera.  Je ne la distingue toujours pas, mais j'imagine.  Plongée dans ce chevet de souffrance, mutilé.  Je la dessine, belle et immobile.  Ses yeux, toujours ses yeux.  Je t'aime mon amour, je sais que j'ai bien fait.  Tu es revenue à moi.  Je crois que c'est important ... le don de soi.

 

Vincent.

08:49 Écrit par Nola | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook |

Commentaires

Le don de soi? Oui c'est important, mais cela n'implique-t-il pas l'oubli de soi?

PS : oui haut, très haut, là où tu peux pas imaginer..... ou justement si?

Écrit par : Le P'tit Caillou | 23/06/2006

Absolument pas ! On peut donner de soi, mais jamais s'oublier ! Le don, lorsqu'il est fait, sans fioritures, permet justement, de se sentir mieux !

Écrit par : Nola | 23/06/2006

Donner sans s'oublier Cette histoire est sublimissime, à la limite du glauque mais terriblement touchante.

Écrit par : Boudlard | 23/06/2006

donner son oreille c'est ça être a l'écoute de l'autre ?

Écrit par : Yves | 23/06/2006

~Ï~ Boud' => j'aimais bien ce contraste entre le bien et la douleur !
Yves = mwaaaaaaarf !

Écrit par : Nola | 23/06/2006

rrrooh Voici encore une belle histoire... Il y a peut etre des manières plus 'douces' de se donner à l'autre... Non ? Ca a au moins le mérite d'être radical, d'être tout simplement touchant.

Écrit par : gaYa | 23/06/2006

Gaya en fait, je me suis mis dans la peau de Vincent Van Gogh, lorsqu'il s'est coupé l'oreille, pour l'offrir à son aimée !

Écrit par : Nola | 23/06/2006

nola... tu aurais pu être Vincent Van Gogh :)

Écrit par : gaYa | 23/06/2006

Hélas je ne suis pas vraiment doué en dessin, ni en peinture !

Écrit par : Nola | 23/06/2006

Dis Nola Van Gogh quant il dessinait, il méttais ou le crayons après ça ? ;-)

Écrit par : Yves | 23/06/2006

ben Yves son oreille étant utilisée comme cendrier, je ne sais pas trop ! ;-)

Écrit par : Nola | 23/06/2006

héhéhé Enfin quelqu'un a l'écoute des fumeurs ;-)

Écrit par : Yves | 23/06/2006

ç'aurait dû être Beethoven, au moins c'était pas gâché... j'aime ta manière de raconter l'histoire d'amour de Vincent, sa folie vue de l'intérieur. Brrrr, tout ça par Amour, ça fait froid dans le dos.

Écrit par : fun | 24/06/2006

saignant! du Nola tout pur! j'aime les oreilles... yam yam, mais je les préfère à point virgule. La prochaine fois appele Bruno pour qu'il Nikone le sujet avant et après!

Écrit par : joE | 25/06/2006

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